23.06.2011
LA SENSATION COLOREE
Les peintures de Philippe Bluzot sont visibles dans des galeries parisiennes et londonniennes, et plus immédiatement sur son blog. Michel Cand lui a consacré un court essai, né de longues conversations, publié chez Samagra, dans Bluzot, plages. Le voici :
...Article sur l'oeuvre picurale de Philippe Bluzot
PHILIPPE BLUZOT, LA SENSATION COLOREE
" Je peins pour rendre, non les êtres, même fictifs, non leurs formes, même insolites, mais leurs lignes de force, leurs élans. Pour montrer aussi les rythmes de la vie, et si c’est possible, les vibrations mêmes de l’esprit. " Henri Michaux
Les Plages de Philippe Bluzot sont inondées de couleurs douces, de
lumière, d’espace, mais c’est le regardeur qui est envahi d’espace, de lumière, de couleurs vives, apaisées par la lumière elle-même, qui crée comme une distance…
Un souvenir ? Une réminiscence ? Un ailleurs ? En tout cas un certain mystère, qui crée comme une magie, qui fait qu’il s’y sent bien ! Sensation rare, précieuse.
Philippe Bluzot part de photographies. Mais pas toujours. Photographies qu’il prend lui-même, « comme un carnet de croquis », dit-il. Il ne cherche pas, il capte ce qu’il y a autour de lui. Le sujet importe peu finalement : il s’agit bien de peinture. « La photo est un catalyseur ». Il regarde beaucoup de ses photos, il laisse décanter, jusqu’à ce qu’une lui donne « le désir de la matérialiser sur la toile ». Choix inconscient : celle qui reste dans sa tête, qui lui donne envie de « la vivre par la peinture ». Puiser dans la réalité vécue. Dans le quotidien. Dans son temps. Comme Rembrandt ou Manet.
La photographie lui donne le lieu : « Je cherche des lieux dans lesquels je me sens bien ». Et au-delà du lieu, c’est l’évasion, c’est sortir de son environnement immédiat, c’est « ouvrir des portes par lesquels on peut s’évader de notre conformisme mental » ; de nos limites. C’est revenir dans un lieu qu’il a fréquenté, mais par l’imaginaire. Il s’agit de « reconstruire un espace mental par les infinies possibilités qu’offre la peinture ».
Matérialiser une photographie sur la toile, c’est la métamorphoser. C’est « dégager des forces latentes des clichés, mais qui n’y sont pas visibles ». La photographie en tant que support d’un possible. « La photo est un tremplin. »
Alors Philippe Bluzot « convoque toile, pinceaux, matières colorantes », et revient « dans la réalité qu’est la matière de la peinture ». Peinture à l’huile sur toile. Il « construit sa palette ».
Peint-on une plage comme on raconte une histoire ? Non. C’est d’abord « installer un chaos de couleurs. ». Puis c’est « construire, réorganiser, délocaliser les couleurs de leur fonction figurative ». Avec toute la force de la couleur. Et poser l’espace et rentrer dans l’espace, « espace métamorphosé par les rapprochements de couleurs », dans un rapport dialectique , comme dans « un ping-pong de couleurs ». Enchaînements chromatiques au profit de la couleur. En regardant telle toile, oh surprise, le sable est bleu ! Transposition. « Ce que je fais est plus abstrait que figuratif finalement. » Et « les matières colorées sont suffisamment fortes pour amener vers d’autres possibles ».
Cet ancien élève de l’Ecole Boulle qui se prétend autodidacte a amassé un impressionnant dispositif technique au fil des ans, grâce à sa forte culture picturale et son inlassable travail. Notamment grâce à ce qu’il appelle ironiquement ses « tableaux martyres ». Ce sont les toiles achevées, jamais exposées parce qu’il n’y a pas trouvé d’ « événement », de « mystère » ; de magie.
C’est sur eux qu’il essaie les nouvelles techniques issues de ses recherches, pour trouver d’autres solutions, pour « explorer des sentiers nouveaux », non en termes narratifs, mais « en termes picturaux ». Ce sont les tentatives, les prises de risques, les études, qui restent dans son atelier. Mais pas au fond de l’atelier : souvent revues, disséquées, reprises. Pour connaître les matériaux, les devenirs, les improbables, les limites. Pour « susciter des accidents ». Pour « entraîner dans d’autres champs perceptifs ». Ce sont les utilisations de larges brosses sèches sur la peinture demi-sèche traitée au pinceau, pour « faire migrer la couleur » ; d’une gestuelle pour « développer une écriture » dans les couleurs ; d’enlèvement de matière pour « creuser l’espace, créer des profondeurs » ; de glacis pour « diffuser de la lumière »… Pinceaux, brosses, chiffons, éponges, doigts… « Il y a toujours à découvrir car je ne suis pas enfermé dans une manière. » Oser les « interférences de couleurs », oser le flou, oser. « La peinture me fait aller plus loin que ce que j’imaginais au départ. » Non sans doutes, non sans angoisses, non sans bagarres. « Vais-je m’en sortir ? », se demande-t-il à chaque toile.
Et la distance avec l’image est faite : nous sommes bien dans la peinture.
« Alchimie de la matière, mystérieuse. »Mais ce travail de la matière picturale n’est pas mené que pour lui-même. En effet, il faut qu’il se passe quelque chose dans un tableau, « un événement qui fasse sens ».
Mais quel sens ? « Impossible à dire. Mais un tableau doit passer par là. » A travers l’interaction des couleurs, les événements picturaux, les reconstructions, les signes, les creusements, les glissements, les jeux de brosse, les gestuelles, c’est créer « une vibration, de l’onirique, du flottant ». Tout en ayant « de la densité, du poids ».
C’est aussi installer un voile de lumière, une épaisseur transparente, de manière à « créer une distance ». Et tout cela afin de « rendre sensible, intelligible ».
Mais qu’est-ce qui fait que cela fonctionne à un moment ? C’est « créer une
présence » dans le thème, et ce au moyen d’une « sensation colorante », qui devient pour le regardeur une sensation colorée. Rendre sensible une sensation. « Il faut du recul, parfois plusieurs prises, pour retransmettre la sensation. » Et finalement bien sûr, cette présence, c’est celle du ressenti du peintre : « L’apport, c’est le regard ». Les images puisées dans la réalité sont transcendées par la sensibilité du peintre. « Le plus important, c’est le regard. »
Alors justement, quand un tableau est-il terminé ? « Une toile est terminée quand la sensation y est. » Il faut que cela fonctionne. « Que ça t’emporte ! Que ça t’entraîne ! » Sinon, cela rétrograde au statut de « tableau martyre ». La magie.
Les personnages sont posés dans l’espace vibratoire. Vaporeux. Denses. Suspendus. Pesants. Flous. « Dissous dans la lumière. » Personnages sans visage identifiable, mais aux postures significatives. Le regardeur est libre. Libre de mettre le visage qu’il veut sur le corps. Le visage de son entourage. Intrusion inconsciente de l’intime.
Mais simultanément on va vers l’universel : telle touriste devient une baigneuse, telle autre une odalisque.
On pourrait croire qu’on regarde une représentation d’une plage comme d’autres représentations de plage, mais les yeux ne cessent de glisser avec plaisir à tel ou tel lieu du tableau, on prend du recul, on sourit, on revient observer un détail pour voir comment c’est fait, on est surpris, on est confondu de contentement, on s’en détache, et puis les yeux y reviennent… Il y a un réel plaisir à laisser vagabonder ses yeux à l’intérieur des tableaux de Philippe Bluzot.
Philippe Bluzot représente la société des loisirs de notre temps, comme d’autres peintres ont représenté la société seigneuriale. Autre temps, autre mœurs. Mais dans le tableau matériel il ajoute cette vibration suspendue, ce voile de lumière, cette sensation colorée. C’est sa tendresse devant ces instants fugitifs de sérénité, et son désir d’installer dans la toile l’impalpable absolu : la sensation de bonheur.
Philippe Bluzot, peintre du bonheur. En cela, il s’inscrit dans la lignée des Monet, Matisse. Regarder un tableau de Philippe Bluzot : un pur bonheur. Incroyable : allez raconter cela à votre voisin…
Michel Cand
...Frontispice de Philippe Bluzot pour COSMOLOGIE INTERNE
ILLUSTRATION de COSMOLOGIE INTERNE
Philippe Bluzot a créé l'illustration de Cosmologie Interne de Michel Cand, qui a été publiée en juin 2008 par les Editions Rafael de Surtis.
Ce dessin au fusain, mystérieux et fascinant, constitue le frontispice des soixante-cinq poèmes qui composent le recueil.
23:59 Publié dans Écritures... SENSATION COLOREE | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philippe bluzot, plages, samagra |
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